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Ruta Jusionyte ou la traversée du désastre

Sculpter l’humanité à vif

« Le premier contact avec les sculptures de Ruta Jusionyte est frontal et saisissant : des êtres en terre brune, semblables à des elfes, avec deux trous noirs en guise d’yeux dont on ne sait s’ils vous fixent ou s’ils se perdent en introspection. Malgré leur air mutique, on perçoit angoisse, douleur ou folie. On pense alors au Cri de Munch ou aux représentations humaines de Jean Rustin, avec qui Ruta Jusionyte a d’ailleurs récemment exposé dans un puissant face à face. On le sait, notre regard sur une œuvre et son interprétation peuvent souvent s’écarter de l’intention de l’artiste ; nous n’avons pas la même histoire, les mêmes schémas de pensée, la même culture des images et des symboles, les mêmes frayeurs… Et c’est aussi pour cela que des œuvres nous interrogent davantage. Il en est ainsi avec les sculptures de Ruta Jusionyte. »

Catherine Rigollet

« Ruta Jusionyte est née en 1978 en Lituanie, à Klaipéda. « À cette époque, son pays est annexé et laminé depuis 33 ans par l’URSS après avoir été occupé et en partie exterminé par l’Allemagne nazie. Il n’aura connu l’indépendance que de 1918, se libérant de la Pologne, à 1940. Ruta est âgée de 13 ans quand, l’étau desserré, le bloc de l’est est anéanti. Alors, liberté devient synonyme de misère, de monnaie de singe, de perte d’emploi et de repères, mais elle est aussi une chape ôtée et la promesse de pouvoir enfin respirer… dure respiration, compressée par une enclave russe à l’étroit, ouvrant juste sur la Mer Baltique, et donc pesante menace d’invasion à peine voilée. Douloureuse respiration aussi, car il se trouve que la Lituanie est l’actuelle titulaire du triste record mondial du taux de suicide, taux effarant concernant les hommes ! Ce regard des sculptures de Ruta, tendu vers l’horizon, profond et sans illusion, lourd de mélancolie mais fixe et puissant, ce regard qui nous traverse, se perd au-delà de nous, espoir et douleur, ce regard unique et poignant des êtres de Ruta ne se résume pas à l’histoire de son pays qui l’a traversée et meurtrie mais il la porte. Il est. Et à la fois il dépasse, transcende, universalise en rassemblant grâce à son énergie, sa tension, sa portée et sa densité, toute l’ambiguïté et la conflictualité d’une condition humaine précaire : une condition à vif, libérée de l’artifice et des petites infatuations narcissiques.

L’espoir d’humanité que contient ce regard sans gloire ni arrogance tient à ce qu’il n’est ni bavard, ni fixé sur l’autre dans un rapport de force ou de séduction ; il tente d’être. Les formes de Ruta ne s’attachent pas aux détails de la petite histoire et de la douleur mais elles savent exprimer cet humain désarmé, désolé, dévasté mais à la fois relevé, prêt à faire face à l’adversité et à la barbarie autant qu’à sa condition de fragile mortel. Du chaos en soi, Ruta sculpte une unité rassemblée mais traversée par la cicatrice de ce chaos. »

Thierry Delcourt (chercheur sur le processus de création artistique)

Genre

Documentaire

Réalisateur

Christophe Dimitri Réveille

Julien Schickel

Photo de Ruta Jusionyte ou la traversée du désastre

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